Bonne rentrée littéraire et belles lectures à tous ! Au plaisir de vous rencontrer prochainement en Pays Salonais !

Le Feuilleton du PEPS



CHAPITRE 1 par Danielle Vioux  

-Mais tu avais promis !
La petite sœur a les larmes aux yeux. Elle est trop drôle comme ça, avec son maquillage qui dégouline. Ça lui apprendra la vie. 
Nell se coiffe lentement,  regarde Emma dans le miroir sans se retourner et ça énerve la petite. La voilà qui geint et qui couine, sans la moindre honte.
-Tu avais promis que tu m’emmènerais avec toi !
-Tu es trop jeune.
-Tu es allée à ta première fête à douze ans, c’est maman qui me l’a dit.
-Et alors ? C’était avant.
Nell  fait demi-tour et fixe Emma en direct.  Elle ne développe pas ce « avant », ni le « après » qu’il suppose. Les deux sœurs savent très bien ce qu’ils signifient. Une sirène vient rompre le silence, d’abord lointaine, puis de plus en plus proche, et s’éloigne vers le nord. Le silence à nouveau.
-Nell ?
-Oui, quoi ?
-Tu me raconteras, au moins ?
-Je ne sais pas, Emma. Je te raconterai ce que je pourrai. Mais pas tout.
Nell  pense à  Liam, à ses yeux un peu cernés, à son sourire. Elle pense à Yazid avec ses blagues pas toujours drôles et son grand rire qui le fait pardonner à tous les coups. Elle pense à la musique de Samuel qui la fait fondre,  aux divagations philosophiques de Chang et de Refka, qui passent leur temps à refaire le monde, aux fringues extravagantes de Clara, aux moments de délire. Elle pense à ces courses éperdues dans la rue et à la peur qui les prend au ventre, elle pense à…..
Un bruit de course dans la rue, la sirène au loin à nouveau, Emma se précipite à la fenêtre et Nell  la récupère de justesse, cette folle, au moment où un caillou est lancé contre le double vitrage, heureusement à l’épreuve de pas mal de choses, et où en même temps quelqu’un sonne à la porte d’entrée.

***

Le vieux  François en a assez. Il a envie de mourir. Ou plutôt, car au fond de lui cet increvable instinct de survie résiste encore, il a envie de partir. Ce n’est pas très raisonnable évidemment. La chaleur, la vie réglée, organisée, protégée, aseptisée, se paie par un ennui profond et une dépression chronique quand on se dit qu’il n’y a plus qu’à attendre la fin. Mais tout cela présente aussi des avantages. Par exemple ne pas avoir à se poser des questions. Par exemple fixer les écrans toute la journée tandis que l’esprit vagabonde en des brumes lointaines. Tout à coup des souvenirs anciens, précis comme des images HD, surgissent et l’occupent un long moment. Clara son amour, morte depuis trente ans déjà. La main de son père, grande et calleuse. Une journée à la mer quand on pouvait encore s’y baigner.
-Monsieur François, c’est l’heure des médicaments ! N’allez pas les jeter dans les toilettes comme la dernière fois.
Prendre l’air stupide. Le meilleur moyen d’avoir la paix. L’infirmier s’éloigne, regard professionnel, voix lasse, trop de travail, pas le temps de s’attarder, sauf danger. Un autre passe et rigole, un petit jeune, Karim, un nouveau.
-Salut François ! La vie est belle ?
Cet infirmier-là ne va pas faire long feu. Dommage. François l’aime bien.
-J’irais bien faire un tour en forêt.
Karim rit de plus belle.
-Je crois que ça ne va pas être possible. Des arbres, il n’en reste plus beaucoup par ici. Sans parler de l’autorisation de sortir. Racontez-moi plutôt votre vie, c’est l’heure de ma pause. Je vous achèterai une « visio » de forêt pour l’écran de votre chambre.

***

- Qu’est-ce qui te ferait plaisir ?
L’enfant regarde la vitrine, hésite. C’est l’un de ces magasins faussement vieux, reconstitués comme on les appelle.
-Maman ? Je peux vraiment choisir ?
-Ce que tu veux. Prends ce que tu veux. Je viens de trouver du travail. Il faut fêter ça. Choisis un jouet. Celui-là, tiens. Il n’est presque pas abîmé. Il y en avait des comme ça quand j’étais petite.
-Le jeu de construction, là. C’est ça que je voudrais. Je veux construire des choses. Des châteaux. Des bâtiments. Des villes.
Sophie prend la main de Léo. Ils entrent ensemble dans le magasin. Un vendeur les suit jusqu’à la vitrine.
-Ce jeu ?
Il emballe le jeu dans la boite d’origine qui porte encore le nom d’un enfant d’autrefois. Michel. Les pièces en plastique sont restées brillantes,  comme neuves. Léo ne sourit pas, comme s’il craignait que sa mère, au bout du compte, ne puisse pas acheter le cadeau. Mais elle paie d’une pression du pouce sur le petit écran que le vendeur lui tend, puis la mère et l’enfant quittent le magasin. Alors seulement Léo sourit, et Sophie aussi, et ensemble ils se dirigent vers le petit AP2 près de la gare où ils vivent depuis la disparition du père de Léo. La nuit est tombée.
Juste au moment où ils vont tourner dans la rue, un groupe de gens arrive en courant, les bouscule, et disparait au coin de la rue. Le jeu tombe et les morceaux de plastique s’éparpillent. Léo pleure. Sophie respire fort pour ne pas craquer. Un homme s’arrête.
-Je vais vous aider.
Il est rapide, efficace, bientôt le jeu de construction a réintégré sa boite. L’homme n’a pas fait de commentaires sur l’évènement. À peine a-t-il fini de remettre le couvercle qu’il se relève et part à grandes enjambées, sans un mot de plus.

CHAPITRE 2 par Pierre Gaulon

Qu’est-ce que ça peut vous foutre ?
Je vous l’ai dit, c’est l’heure de ma pause. Et je suis sûr que sous votre air bougon se cache un vrai cœur d’ange.
Le vieil homme balaie l’air de la main et prononce quelques mots incompréhensibles tandis que l’infirmier s’affale sur le fauteuil réservé aux visiteurs. Karim n’est arrivé dans le centre que depuis quelques jours, mais il possède suffisamment d’éléments pour conclure que le siège ne connaîtra jamais d’autres fesses que les siennes ou celles d’un personnel hospitalier.
Vous ne me connaissez pas encore François, mais je peux vous assurer que je suis une vraie tête de mule. Tant que vous ne m’aurez rien dit, vous aurez droit à mes visites et à mes questions. Impossible d’y échapper, m’occuper de vous c’est… mon boulot.
Un instant, le vieil homme détourne le regard de son écran. Une fraction de seconde, son œil s’éclaire et Karim sent que le moment est peut-être venu.
Dites-moi un mot, juste un mot et je vous laisse tranquille.
Les images virevoltent dans la tête du vieillard comme autant de papillons cherchant à s’extraire de son crâne. Longtemps, trop longtemps le vieil homme a gardé tout ça pour lui et ses souvenirs, amassés les uns sur les autres comme des sacs de sable, forment une barricade prête à s’écrouler.
Un jouet brisé, murmure-t-il.
Karim se redresse, sa mine enjouée laissant place à une moue étonnée.
Vous dîtes ?
Le vieil homme sourit. Depuis son arrivée dans le centre, c’est la première fois que l’infirmier note une autre expression que la colère ou le mépris sur le visage de François.
Un jouet brisé…

***

Le jeu de construction gît à terre, les morceaux de plastique éparpillés aux quatre coins de la rue. L’homme qui s’arrête est vêtu comme un tueur à gages tout droit sorti de l'époque de la prohibition. Borsalino et long imperméable beige lui retombant mi-cuisse. Avec des gestes souples, il se penche et ramasse les morceaux. Ses gants de cuir crissent au contact du plastique.
— Merci, lui murmure la femme des sanglots dans la voix.
L'homme ne répond rien et se contente d'incliner légèrement son chapeau sous le regard surpris de l'enfant, puis reprend sa route. Rien ne doit le distraire de son projet, mais le gamin lui a fendu le coeur. Comment aurait-il pu laisser cette pauvre femme sans aide?
Ses pas, sûrs et réguliers, claquent sur le pavé. Si les indications sont exactes, la maison doit se trouver juste après le croisement. C'est le cas. L'homme n'est jamais venu, mais il n'a pas besoin de relire le papier pour reconnaître l'endroit. Il le sait. Il le sent. Après un bref coup d'oeil au numéro, il presse son doigt ganté sur l'interrupteur et une sonnerie retentit dans la maison.
Plus qu'à attendre. Une sirène retentit dans le lointain et l'angoisse commence à l'étreindre, comme si un serpent entourait sa poitrine. Un bruit attire soudain son attention et il tourne la tête, anxieux. Une bande de jeunes cachés dans une ruelle jettent des pierres au premier étage de la maison.
Ne s'agit-il pas du groupe qui a bousculé la femme et son fils?
Dans la bâtisse, une rumeur se fait entendre.
L'homme transpire désormais abondamment. Il met une main dans sa poche et ses doigts tremblent au contact de l'objet métallique qu’ils rencontrent.

***

Nell profite de la sonnerie inattendue pour envoyer sa sœur ouvrir à la porte.
Et si c’est un inconnu ?
L’adolescente hausse les épaules.
Demande avant d’ouvrir. Ça doit être maman qui a oublié ses clés. Allez file.
Devant l’impatience de sa sœur, Emma s’exécute en traînant des pieds, à la fois triste de la réaction de sa soeur et impatiente de découvrir l’identité du visiteur. Nell observe sa sœur quitter la chambre. Un deuxième caillou percute le double vitrage et la jeune fille se retourne. Après un dernier regard dans le miroir et un rapide réajustement de sa coiffure, elle expire lentement et ouvre la fenêtre. Elle doit leur dire de partir, qu’elle n’est pas prête et que sa mère les tient peut être en ligne de mire de l’entrée de la maison. Mais tandis qu’elle se penche vers la rue, ses yeux s’écarquillent soudain.

CHAPITRE 3  par Betty Séré de Rivières

Je dis un jouet brisé, répète le vieil homme, sans trop savoir pour quelle raison il se met à parler à cet infirmier un peu trop arrogant.
Oui je vous ai bien entendu, je suis seulement surpris de votre réponse.
Pourquoi donc jeune homme ? Seriez-vous déstabilisé par le fait qu’un vieillard qui n’attend plus qu’une seule chose, celle de quitter ce bas monde, puisse penser à un jouet ?
Je ne m’attendais pas à ce que vos souvenirs vous emportent si loin c’est tout !
Quel âge avez-vous Karim ?
Hey Monsieur François, c’est moi qui pose les questions, je vous ai demandé de me raconter un peu de votre vie, continuez. Alors, ce jouet brisé ?
Un mot… Vous aviez dit « un mot et je vous laisse tranquille »
Il ne faut pas croire tout ce que je dis ! Continuez, je vous écoute. Karim accompagne ces derniers mots d’un clin d’œil qui se veut complice.

Un temps de silence s’installe alors, seulement occupé par un échange de longs regards. François cherche à comprendre l’insistance de cet infirmier, son boulot a-t-il dit… Tant de dévouement le surprend. Habituellement, le personnel hospitalier ne manifeste pas cette curiosité envers les patients, n’en a ni le temps ni sans doute le désir.
Karim, quant à lui, ne se posant pas autant de questions, attend tout simplement que d’autres mots sortent de la bouche fripée de cet homme.
Détrompez-vous Karim, ce jouet brisé ne fait pas appel à des souvenirs d’enfance. Il me ramène à une époque encore assez proche de la nôtre, celle où la Coupole n’existait pas encore.
Karim sursaute, il fait partie de cette génération ayant si peu connu cette période d’avant la Coupole… Sa mère lui en parle pourtant souvent, avec tellement de nostalgie que parfois, à travers ses récits, il arrive à imaginer certaines couleurs, percevoir certaines odeurs et même à ressentir des émotions. Rien à voir avec celles véhiculées sur tous les écrans de la cité.
Poursuivez François, je vous en prie
Vois-tu Karim, ce jouet brisé a été pour moi révélateur de tant de choses. Il m’est si difficile d’en parler… Reviens plus tard s’il-te-plait, j’ai besoin de me reposer un peu.

                                                                ***

Emma est sur le point de déverrouiller la porte d’entrée lorsqu’elle entend un cri provenant de la chambre de sa sœur qu’elle vient de quitter à l’instant. D’abord surprise, elle hésite sur ce qu’elle doit faire : ouvrir cette porte ou retourner dans la chambre voir ce qui arrive à Nell ?
Vite ! Agir et pas forcément après avoir mûrement réfléchi. Pas le temps pour ça… Se fier à son instinct. Oui, seulement ça !
Emma se précipite vers la chambre, pousse la porte et voit sa sœur penchée au-dessus du garde-corps de la fenêtre.
Nell, pourquoi as-tu crié ? que se passe-t-il ?
N’approche pas Emma et va ouvrir cette foutue porte d’entrée afin que cette sonnerie arrête de me casser les oreilles ! lui rétorque sa sœur, livide.
Emma n’a pas envie d’obéir. Ras le bol de toujours devoir écouter Nell sous prétexte qu’elle est son aînée. Elle la rejoint donc et avant que sa sœur n’ait eu le temps de réagir, se penche à son tour. Tout d’abord, son regard est attiré par le groupe de jeunes immobilisé devant leur fenêtre, ils semblent terrifiés. Scrutant mieux l’obscurité, elle parvient à discerner juste un peu plus loin la silhouette d’un homme. Il est vêtu d’un imperméable et d’un chapeau comme elle a pu voir dans des vieux films policiers, une main dans sa poche, et l’autre appuyée contre un des piliers d’entrée de leur immeuble.
Emma s’interroge : est-ce cet homme qui effraie les jeunes ? et pourquoi Nell a-t-elle crié ?

                                                                    ***

Sophie tient toujours la main de son fils serrée dans la sienne. Les larmes de Léo ont séché, il est si content d’avoir sa boite de jeu reconstituée.
Maman, il était drôlement gentil ce monsieur hein ?
Oui, chéri, drôlement gentil, répond sa mère faussement convaincue.
Et tu as vu la rapidité avec laquelle il a ramassé toutes les pièces ?
Oui, allez, rentrons vite à présent et allons bâtir le plus grand édifice jamais construit, rajoute Sophie dans un grand sourire.
Oh ouiiii !
La jeune femme est mal à l’aise. La sirène retentit toujours. Elle presse le pas, obligeant Léo à suivre son allure. Elle n’a qu’une envie, celle de retrouver leur AP2. Cet homme lui a laissé un drôle de sentiment. Serviable et efficace certes, mais son regard avait quelque chose d’assez inquiétant et sa tenue vestimentaire suffisamment singulière pour la déconcerter : borsalino, imperméable et gants de cuir… Qui pourrait aujourd’hui s’habiller de la sorte ?

CHAPITRE 4 par Laurence Op

— Nell, tu ne m’as pas répondu ? Pourquoi as-tu crié ?
— Pour rien, recule-toi !
Nell referme la fenêtre, sans la quitter du regard. Mais Emma n’en reste pas là, elle en a assez des réponses approximatives des ados.
— Qui c’est cet homme, tu le connais ?
— Ne te mêle pas de ça, fais ce que je te dis !
— Je vais ouvrir, alors ?
— Non, surtout pas, reste là ! Dis à maman de venir, vite !
— Il va falloir que je bouge, pour ça ! Faudrait savoir ce que tu veux !
— Ce que je veux c’est que tu cesses de poser des questions stupides et que tu cours chercher maman !
— Mais, si elle monte, elle verra Liam, Clara, et les autres !
— Je sais ! Tant pis pour ma soirée, et je serai sûrement punie pour un bon bout de temps ! Mais il y a plus grave et plus urgent pour le moment.
— Tu m’inquiètes Nell.

Emma bougonne, mais obéit tout de même à sa sœur. L’inquiétude de son ainée finit par lui faire perdre la gaieté insouciante de sa jeunesse.
Nell surveille ses amis à travers les carreaux. Ils restent figés devant cet homme. Même Yazid a l’air terrorisé et Clara se cache derrière Chang. Pourquoi ne bougent-ils pas. Ils devraient partir en courant !
La maman des deux sœurs arrive dans la chambre, essoufflée et lasse.
— Nell, pourquoi as-tu dit à Emma de ne pas ouvrir et de me dire de venir. Cette sonnette me donne mal à la tête. Tu sais que je déteste le bruit et que j’ai du mal à monter les escaliers !
Nell se retourne mécaniquement vers sa mère et d’un air extrêmement sérieux pour une jeune fille de son âge, lui pose une question dont les mots semblent lui égratigner la gorge.
— Tu te souviens de l’histoire que tu m’as racontée ?
— Quelle histoire ?, intervient Emma.
— Ne te mêle pas de ça, laisse-moi parler à maman !
— Oui, ma chérie, je me souviens très bien, elle hante mes jours et mes nuits.
— Et bien, l’homme qui est à la porte avec son chapeau et son imperméable ressemble beaucoup à celui de l’histoire !

***

— Il est magnifique ce château ! Digne des châteaux forts du moyen-âge, dit le vieil homme assis confortablement dans son fauteuil de cuir marron. Tu es vraiment très doué de tes mains, tu sais ! Tu feras de grandes choses, j’en suis sûr !
Un jeune garçon est assis à ses pieds sur un tapis douillet, et lui sourit.
François s’appuie sur ses accoudoirs élimés pour se lever… « Michel ! »
— Ah non, moi c’est Karim ! Mais qu’est-ce que vous essayez de faire, Monsieur François ?
L’infirmier cale le vieil homme sorti brutalement de son rêve, sur ses oreillers, au fond de son lit. Le matelas a pris, après de longs mois de convalescence, l’empreinte de son corps meurtri.
François est ruisselant de sueur, perdu entre réalité et fiction. Karim lit la terreur sur son visage, et tente de le calmer en lui posant les mains sur ses épaules tremblantes.
— Ce n’était qu’un cauchemar, Monsieur François, c’est fini, tout va bien !
— Oh non tout ne va pas bien ! C’est maintenant et aujourd’hui le cauchemar, et je voudrais ne m’être jamais réveillé !
Karim n’ose répondre, sachant parfaitement ce que signifient les paroles du vieil homme. Un nom l’obsède tout de même. Qui est ce Michel ? Il se promet de le lui demander plus tard, lors d’une de leurs discussions lors desquelles il espère que François se dévoilera chaque jour un peu plus.

***

Sophie ouvre la porte de l’appartement et Léo passe sous son bras pour s’engouffrer dans un deux-pièces, petit, mais confortable. Il tient sa boîte collée à sa poitrine comme s’il s’agissait d’un trésor. C’est vrai qu’il y a longtemps qu’il n’a rien reçu de nouveau et il trépigne d’impatience à manipuler toutes ces petites pièces entre ses doigts agiles.
Sophie ne l’avait pas vu aussi heureux et vivant depuis le décès de son papa. Quel plaisir de le voir si impatient de jouer, et de faire au plus vite, comme si le temps était compté.
Sophie peine tout de même à sourire. La mort précipitée et cruelle de son mari, lui apporte chaque jour un peu plus de tristesse et de mélancolie. Elle songe souvent à leur vie d’avant, à leurs rires, avec Léo bébé, Léo qui marche, Léo qui rit à s’étouffer. Mais aussi bien avant, quand ils étaient eux-mêmes enfants, à sauter par-dessus les hautes herbes, et où se rouler dans les fleurs les faisait éternuer jusqu‘au coucher. Avant la coupole, où tout était plus facile, plus coloré. À présent, fini les rires et les fleurs. C’est pour Léo qu’elle fait des efforts pour sourire, jouer avec lui, lui raconter des histoires, dans l’espoir inavoué de remettre peut-être un jour, de la couleur dans son cœur.
— Regarde maman ! J’avance super vite !
Léo ramène sa mère à la réalité, et tout en le regardant sur son tapis douillet commencer à bâtir, Sophie revoit cet homme dans la rue et son regard effrayant. Mais dans ces yeux sombres, elle y a lu beaucoup de tristesse. Une grande détermination aussi. Une expression indéfinissable, dure et mystérieuse à la fois. Elle chasse ces pensées de sa tête puis songe à son nouveau travail qui leur permettra, à son petit Léo et à elle, de voir l’avenir plus sereinement.

CHAPITRE 5 par Corinne Cournand

Karim a tenu sa promesse. Il a branché la visio de forêt sur l’écran et prend un peu de repos derrière sa caméra de surveillance. Il ne peut pas, sans arrêt, censurer les rêves et les souvenirs du vieil homme, sous prétexte qu’il est dangereux de rêver. Au fond, il aimerait bien être ce mystérieux Michel qui réjouit François avec ses châteaux. Pour ce vieux, il braverait les sirènes pour retrouver le jouet brisé, il rendrait ses arbres à la forêt, raviverait ses couleurs, ses odeurs, ses essences… Il parait même qu’il y avait des fleurs.
Karim se surprend à rêver derrière l’écran de surveillance. C’est la fatigue ! Il sait très bien qu’il ne tiendra pas longtemps dans ce boulot. L’infirmier-major l’a averti. « Pas question de t’attarder avec ce vieux stupide. Tu ne vois pas ? Il est hors du temps. Tu dois te montrer professionnel Karim ! C’est la règle. N’oublie pas la mission qui nous lie à la Coupole… ».
Sur son lit, dans le confort délicat où l’a laissé Karim, le vieux François a mis ses lunettes 3D. Il s’accroche aux feuilles d’érable qui frôlent son visage émerveillé. Il s’imprègne des essences de pins et de noisetiers, vacille dans le vent comme une feuille de tremble, joue avec les écureuils, les mésanges, les rouges-gorges. Le plumage exaltant d’un geai l’attire au-delà de la forêt. François étire ses bras noueux, s’envole, rejoint le ciel, fuit sur l’horizon, se caresse aux vagues …
— Cessez de rêver Monsieur François !
Le hurlement du fauteuil de cuir sur le sol plastifié retentit comme une sirène. Karim est entré précipitamment dans la chambre et saisit François par les épaules.
— Vous n’avez pas l’autorisation de sortir, François. Il faut en faire la demande.

***

La demande, elle l’a faite Sophie. Un travail. Juste de quoi offrir à Léo un peu de rêve. Ça, elle ne l’a pas dit vraiment. Alors, ils lui ont confié le nettoyage des écrans de la Coupole.
Lui, Léo, il n’a pas connu ce monde en couleur. Il construit des bâtisses avec un vieux jeu de légos en plastique rouge. Il ne connait de la vie que ce confort de leur petit AP2. Sa mémoire s’est arrêtée là, au confort de la Coupole. Pas de regret, pas la peine de faire des projets, pas la peine de penser…
Sophie cherche l’horizon, appuyée sur le rebord de sa fenêtre. Au loin, la gare. Des wagons qui défilent, qui se dirigent on ne sait où. Vers le nord peut-être, comme le bruit de ces sirènes qui vous font sortir de vos rêves.
— Maman, il me manque une pièce !
— Qu’est-ce qui te fait dire ça Léo ?
— Mon château... regarde, il s’écroule…
Léo a plaqué ses mains sur ses tempes. Ça bourdonne dans sa tête, ça hurle. Comme le cri strident d’une sirène. Effondré le château !…

***

Emma se tient à l’écart. Nell sait bien mieux qu’elle ce que tout ça veut dire. Elle voudrait bien ouvrir à cet inconnu qui sonne à la porte. Mais tous semblent transis à l’idée de sa présence. Pourquoi Nell a-t ‘elle subitement renoncé à rejoindre ses amis ?
Emma essaie de se faire oublier pour entendre l’histoire de cet homme agrippé à la porte d’entrée. Cet inconnu, à la fois si familier et si effrayant dans le secret des mémoires. Qui est-il ?
La mère parle à voix basse. Nell écoute sans poser de question. Emma saisit quelques bribes : « Michel… Coupole… Ecrans… Château… c’est lui … ».

CHAPITRE  6 par Jean-Paul Levet 

— Bon. Récapitulons. Elle est passablement embrouillée votre histoire... Je n’y comprends pas grand-chose. Vous me disiez que... 
La voix reste en suspens. Mais le ton est parlant ; on y sent comme une sorte de résignation. Peut-être légèrement teinté d’énervement. Il est tard. De la petite fenêtre de son bureau, Fortin voit la lune.
— ça ne m’étonne pas, se dit-il, c’est la pleine lune ! À moi  les trucs à dormir debout ! Pourquoi faut-il que ça tombe sur moi ? Le week-end dernier, c’était Paul qui était de garde. Et il a été peinard. Rien pour venir troubler sa quiétude de flic à deux mois de la retraite... C’est vrai qu’il est zen, Paul. Pas comme moi...
-Vous me disiez ? reprend-il en essayant de retrouver le fil de l’histoire.
Il s’adresse  à une femme, assise sur l’une des deux chaises en formica que l’administration aurait dû envoyer à la casse depuis longtemps. Petite, affaissée sur elle-même, elle est livide. Elle est arrivée au poste vers vingt-deux heures. Et devant ses propos incohérents — enfin, c’est ce que le planton lui a dit — il l’a conduite jusqu’à son bureau. 
-Vous me disiez que.. Ah oui, c’est quoi cette histoire de Coupole et d’écrans ? Et quel lien avec ces jeunes
Vous m’avez bien dit qu’ils avaient l’air terrorisés... Et vos filles dans tout ça... Nell et Emma ? C’est bien leurs noms ? Hein ? 
La femme éclate en sanglots. Fortin sent qu’il ne pourra pas en tirer quelque chose pour l’instant...  La lune est maintenant enveloppée d’une sorte de halo.
— Tiens, le brouillard tombe.

***

Sophie sort du métro. Elle referme son imperméable ; il tombe une espèce de crachin et il fait particulièrement frisquet.
— Heureusement que je lui ai sorti son blouson, à Léo. Pourvu qu’il mette sa capuche. Tel que je le connais...
Elle est descendue à Edgar Quinet.
— Le boulevard, je le remonte ou je le descends ?
Elle a bien regardé le plan avant de partir, mais, s’orienter, c’est autre chose que de regarder une carte. Et puis, Montparnasse n’est pas un quartier où elle a ses habitudes.
— Heureusement qu’il y a la tour ! Je vais dans sa direction, puis la première à droite...
Sophie marche d’un bon pas, jette un coup d’oeil à sa montre.
— Je ne suis pas en avance, se dit-elle.
Elle accélère encore l’allure et s’engouffre dans la rue Delambre, la traverse en dehors des clous, devant une camionnette qui, obligée de freiner sec, fait connaître sa réprobation à grands coups de klaxon.
-La galerie, voyons voir, elle doit être sur ma gauche...
La galerie, c’est celle des Parnassiens.  Elle s’enquille dans le passage et débouche sur le boulevard du Montparnasse. À l’angle, une sandwicherie. Sophie ne peut s’empêcher de sourire.
— Encore du français, comment dire ? Approximatif.
Elle tourne à droite. La Coupole est juste là. Elle est à l’heure. Elle pousse la porte de la célèbre brasserie. 

CHAPITRE  7  par Philippe Wolff

— Sophie, les mains sur les yeux, songe : « Quel est ce bruit autour de moi ? Quelles sont ces ombres qui s’agitent ? Où suis-je ?... Ah, oui ! Je me souviens, j’étais à la Coupole en train de nettoyer un écran… Mais que s’est-il passé ensuite… J’ai la sensation d’avoir été aspirée… ».
Soudain, Sophie se frotte les yeux avec insistance, comme si ce qu’elle voyait n’était que le fruit de son imagination. Et si… ?!

***

— Karim, les mains sur les oreilles, s’écrie : « Je n’entends pas, je ne veux plus entendre. Et si le vieux François était… Non, cela ne peut être !... »
Et pourtant, l’infirmier se sent véritablement proche de cet homme. Leur rencontre ne serait-elle qu’une suite logique d’une histoire jamais terminée… Celle de la vie de Michel ?
Karim se met alors en quête de vérité, il cherche, farfouille, se remémore toute sa vie… pour trouver trace de cet homme. Soudain, il entend le vieux François l’appeler : « Karim ! Karim !... Michel est ici ! »…

***

— Emma, les mains sur la bouche, rétorque : « Je ne dis plus un mot. Je ne dirai plus rien ! », en regardant fixement sa grande sœur Nell.
Emma s’enfonce alors dans un mutisme, sans préavis. Peu lui importe, elle se sent plus heureuse dans son monde imaginaire que dans celui des Hommes qui ne sont alités que par leurs proses d’adultes… Ces soi-disant grandes personnes, qui savent tout, mais ne connaissent rien ; qui s‘émulsionnent de tout, mais ne rêvent de rien… Son monde à elle, c’est son chant intérieur… Celui du tout est possible ! Elle est une enfant tout simplement…
Une enfant qui communique essentiellement avec le cœur, son message, à qui veut bien l’entendre : — Je t’aime ! -.

CHAPITRE 8  par Daniel Glize

            Emma a bien compris que sa soeur ne dira pas un mot de cette histoire qui semble la traumatiser comme notre mère, cette histoire d'adultes où on l'a exclu. Pourtant, c'est grâce à elle, à sa présence d'esprit qu'elles ont pu fuir la maison et s'échapper de l'homme à l'imperméable.
            Si sa bouche est au repos, son cerveau bat la chamade en repassant en boucle les évènements passés. Elle essaie en grande fille, voire en jeune fille d'en comprendre le sens.
 — Mais bon sens ! Qu'a fait maman ? Ne pouvait-elle plus supporter le bruit continu de la sonnette qu'elle lui a ouvert la porte ? L'homme derrière la porte, était-il vraiment celui de leur « histoire » ? ... Non, elle n'aurait pas ouvert... elle l'a fait après avoir lorgné longuement par le judas et s'en être dissuadée.
 — Que s'est-il passé avec cet homme mystérieux ensuite pour que notre mère perde connaissance ?... Elle est tellement fébrile et sur les nerfs tout à la fois, manquant de sommeil, qu'une surprise trop grande ou qu'une émotion trop forte a dû avoir raison de sa conscience. Mais quoi ? .... L’arme évidemment, elle a vu comme moi, l'arme qu'il devait tenir dans la main, et elle l'a vu avant nous. Tout s'explique maintenant.
 — Et notre mère, qu'est-elle devenue depuis ? Pourquoi ne répond-elle pas au téléphone ? ... Nous l'avons quittée évanouie sur le perron de la porte ouverte, l'homme au chapeau penché sur elle, son arme posée sur le sol à côté de son visage. Ah ! Cette arme ! Si elle n'avait pas brillé sous les reflets de la lumière, je ne l'aurais pas vu et je n'aurais pas crié. Mon Dieu ! C'est à cause de moi que l'homme s'est redressé, m'a regardé de ses yeux étonnés, non agressifs, profonds au point d'en avoir pénétré mon âme et qu'il a fait mine de se diriger vers nous.
 — Pourquoi Nell est-elle restée pétrifiée sur place dans l'escalier ? Heureusement que je l'ai tirée, entraînée pour parcourir les dernières marches, poussée dans sa chambre et que j'ai verrouillé la porte à double tour, il nous suivait. Et on dit que je suis encore une enfant ? ...
 — Pourquoi ne répond-elle pas au téléphone ? L'a-t-il enlevé ? ...

***

Karim : « Non, François... Michel vit dans vos rêves, dans votre passé . Ce passé ressurgit sans cesse jusqu'à ce point de fixation sur Michel pour lutter contre la machine qui veut broyer votre cerveau. Vous résistez par la force de votre mental à la gouvernance qui veut effacer en vous toute trace de votre passé, de votre aura que vous exerciez, sans doute, sur notre ville et notre pays. Je vous admire de résister de la sorte, et je vous plains tout à la fois de votre sort. Moi, je n'en ai pas la force, pas la volonté, et lâchement, j'ai succombé à leur demande d'être le gardien de vos rêves... votre bourreau des jours heureux en vous réveillant dès qu'une activité cérébrale positive éveille votre esprit.
François : «  Que me dites-vous là, Karim. Vous réveillez en moi, une conscience qui s'est ratatinée avec les ans. On a tous le droit à des fléchissements de notre conscience dans notre vie. L'important est de savoir rebondir vers ce qui est juste. »
Karim : « Même s'il n'y a peu de temps que je vous connais et vous côtoie, vous dégagez de votre être une force tranquille qui nous bouleverse inévitablement dès qu'on s'intéresse à vous. Je ne supporte plus ce qu'on vous fait subir et le rôle que je joue auprès de vous. Je ne connais pas les raisons profondes de cet acharnement à votre encontre, mais ils doivent vous juger bien dangereux pour vous isoler et vous enfermer dans une telle prison blanche comme un malade contagieux. »
François : « Contagieux, je le suis... contagieux de la liberté qui vit en moi. »...

***

« Et si... nous ne sommes que des ersatz de vie, pareil à des fantômes errant entre deux mondes, celui des vivants qui a perdu la permanence des faits et de la beauté, qui a perdu le goût des couleurs, le parfum des mots, la vue des mets... et celui des transfuges vers la mort où plus rien n'a d'importance comme l'espace, le temps ou les êtres. Quelle différence y a-t-il entre ces deux mondes ? Une question de couleur, de nuance entre le gris et le noir, entre le nostalgique et le lugubre, entre le vivant mortel et le mort vivant... Oh ! Tout s'embrouille dans ma cervelle, les mots, leurs significations, depuis que... la sirène s'est déclenchée pendant que j'effectuais mon travail de nettoyage et que ce bruit puissant et lancinant s'est insinué dans mon esprit en un bourdonnement tel qu'il m'ôta la moindre pensée, m'ôta même la conscience... de ma propre existence. »
            Sophie force son cerveau à se souvenir et se demande encore, à cet instant, si elle a une existence propre ou irréelle. Elle se pince pour en avoir le coeur net, et la douleur qu'elle s'inflige est tellement grande qu'un cri strident lui enlève cette sorte de torpeur étrange et languissante qui semblait l'envelopper.
            « Je suis bien vivante, dans un monde réel. On a voulu prendre possession de mon cerveau. Mon Léo est bien vivant aussi, c'est mon fils tant adoré qu'il faut que je retrouve au plus vite. Il faut que je le protège de cette force maléfique. Mais comment ?  La force du mental doit être capable de résister à cette influence hertzienne maléfique, j'y ai réchappé cette fois ... je ne retournerai plus à mon travail pour devenir un zombi, ou alors il faut rester et ruser, résister et se battre pour comprendre la finalité de tout ça. Mais se battre contre qui ? Se battre avec qui ? »

CHAPITRE 9 par Jean-Baptiste Pratt

Eléonore observe l’homme qui vient de l’enlever avec méfiance et arrogance. Il lui a déjà tant pris, que veut-il de plus ? Ses mains sont fermement liées derrière une chaise métallique à barreaux tandis que l’homme se tient debout dans le coin de la pièce, son visage marqué apparaissant en dégradé sous la lumière jaunie émise par le lustre crasseux.
—    Pourquoi être revenu ? Attaque-t-elle. Où se trouvent mes enfants ?
—    Ils ne faisaient pas partie de ma mission, répond l’homme sur un ton placide. Mes intentions ont changé, vous pouvez vous calmer.
—    C’est la raison pour laquelle j’ai été assommée devant ma porte et attachée à une chaise dans une pièce lugubre ? Parce que vous avez de nouvelles valeurs !
—    Je vous ai assoupie temporairement parce que vous éveilliez l’intérêt du concenter avec votre attitude inhabituelle. Nous aurions eu cette discussion chez vous si cela avait été possible.
—    Très bien, parlez !
L’homme avança d’un pas et éteignit sa cigarette en l’écrasant contre la table en bois. Il saisit une chaise puis s’assit, se trouvant à moins d’un mètre d’Eléonore.
—    Je veux vous parler des ondes…
—    Celles dont vous m’avez forcé à donner le code au Gouvernement ? Celles pour lesquelles vous avez tué mon mari ?
—    Nous pouvons le dire ainsi, si cela vous convient mieux…
—    Ma famille a été détruite à cause de cette découverte, nos gouvernants nous contrôlent, et vous jouez avec les mots !
—    Bien, bien, je ne voulais pas vous blesser. J’étais différent, plus jeune lorsque j’effectuais le contrat qui a coûté la vie à votre mari.
—    Qui représentez-vous ? Riposta Eléonore.
—    Un groupe qui veut défendre nos libertés, nous avons besoin de votre aide pour détourner le système d’émissions d’ondes captives. C’est fondamental pour l’avenir du mouvement.
—    Qui me dit que je peux vous faire confiance.
—    Ma parole. Je peux aussi arranger un rendez-vous avec notre leader…
—    Même si je décidais de vous suivre, et il en faudra davantage qu’un rendez-vous forcé dans un sous-sol miteux, je ne pourrais pas vous aider. Le gouvernement a modélisé mon cerveau, grâce à votre soutien, et il utilise cette image pour faire évoluer sa technologie de contrôle. Je jouerai contre moi, et ma version numérique a le soutien de supercalculateurs.
—    La modélisation de cerveaux est faillible. Certaines zones ne peuvent être capturées et ces structures numériques n’apprennent pas comme nous le faisons. L’élément de surprise n’existe pas pour elles. Au contraire vous avez appris depuis…
Le visage d’Éléonore se referma soudain. Elle se redressa et reprit la parole.
—    Vous voulez parler avec moi comme une alliée. Détachez-moi et récupérez mes filles immédiatement !
—    C’est déjà le cas, je voulais vous mettre en confiance avant de vous le révéler pour ne pas que vous pensiez que nous voulions vous forcer à coopérer.
L’homme effleure le coin de la table et un écran holographique apparaît au-dessus de la table, dévoilant des images de Nell et Emma discutant dans une salle ouverte.
—    Après l’agitation provoquée par notre altercation, nous ne pouvions pas les laisser dans la nature.
—    Je comprends, répondit Éléonore sans trop y croire elle-même.
—    Croyez-vous pouvoir lutter contre un alter ego dopé ?
—    Je peux essayer. Laissez-moi d’abord rencontrer votre chef.

***

Karim est assis à l’accueil du service de détention des prisonniers politiques. Il se questionne sur le sens de sa propre démarche. Aurait-il dû accepter cette position offerte par le Gouvernement ou continuer à mourir de faim ? Son instinct de survie avait une réponse bien différente de celle que lui donnait sa morale, mais, par les temps qui courent, il lui semble plus opportun d’écouter cette première voix. Pourtant… Maintenant qu’il sait à qui il avait affaire.
Du coin de l’œil, il observe les images de la chambre de François et voit qu’il se réveille. Il se lève et le rejoint. Le vieil homme a les yeux entrouverts et ne le reconnaît pas tout de suite. Il s’apprête à crier, mais Karim l’arrête.
—    Calmez-vous, c’est moi…
—    Que se passe-t-il ? Je pensais que vous n’aviez plus le droit de me parler.
—    C’est le cas. Je veux juste vous dire que j’ai élaboré un plan pour vous faire sortir d’ici…

***

Un instant dans le monde abstrait, le suivant à nouveau dans le salon de son minuscule appartement avec son fils qui s’amuse avec son nouveau jeu. À la différence que la structure a complètement changé. À la mine non surprise de l’enfant, elle comprend que sa conscience ne lui a pas échappé plus d’une demi-heure. À la fois, elle sait ce que cette intrusion signifie, sur ses assaillants numériques et de ceux qu’ils savent. Se cacher n’est maintenant plus possible.

Chapitre 10  par Michel Bernardot

Eléonore avait compris qu’il lui fallait échafauder un plan en triple vitesse.
Mis en confiance par son apparente soumission, l’homme défit ses liens avant de lui offrir une malbaque qu’il tira d’un paquet froissé. Puis, sur sa demande instante, il lui indiqua où et comment récupérer les filles. Il la préviendrait lorsqu’il aurait pris contact avec les Instances Supérieures pour lui fixer le rendez-vous qu’elle réclamait. Ceci dit, il s’éclipsa.
D’abord, consulter son répertoire numérique : c’était chose facile grâce à la puce qu’on lui avait implantée à la base du crâne après la mort de son mari. Puisqu’on l’avait transformée en ordinateur vivant, autant se servir des armes à sa disposition… Faisant défiler les lettres, elle tomba sur le K qui clignotait. Face à la majuscule, un numéro de téléphone.
Elle stoppa devant une cabine et le composa (pas question d’utiliser son portable).
« Allo, vous êtes bien K… ? » Sur la réponse affirmative, elle poursuivit :
« Je n’ai que peu de temps. Ne m’interrompez surtout pas. Vous êtes en danger, vous et la personne dont vous avez la garde. Fuyez sans tarder et tâchez de trouver une cachette à l’abri des ondes que vous savez. »

***

Devant la confirmation anonyme que toutes ses craintes étaient fondées, Karim ne se perd pas en inutiles tergiversations. L’heure n’était pas à la procrastination. Se composant un visage serein malgré son angoisse intérieure, il se contraint à se diriger avec une feinte nonchalance jusqu’à la chambre de François.
Pour la fuite et l’endroit du refuge, il avait déjà son idée. Et pour cause : son père, un harki réfugié en Métropole 50 ans auparavant, était employé de l’ONF au flanc du mont Lozère, sur la faille de Vialas – un village perché près duquel se trouvait une mine d’argent et de plomb désaffectée. Voilà beau temps que la galène (le sulfure), la cérusite (le carbonate) et l'anglésite (le sulfate) avaient disparu des veines exploitables. Mais il restait suffisamment de ces minerais emprisonnés dans la roche pour dresser un mur invisible d’atomes de plomb contre les ondes maléfiques. Il se rappelait que son père répétait volontiers la blague qui ravissait les vieux Cévenols : « Après 1870, l’argent avait servi à payer la dette de guerre, et le plomb à préparer la revanche ».
Il intima à François, en terme concis, d’avoir à faire fissa et d’enfiler ses vêtements (il lui expliquerait en cours de route). Il leur fallait attraper le dernier train en partance pour le Sud dans la gare près de la Coupole.
Arrivé au but, tout à sa hâte, il ne vit pas la silhouette de l’Homme qui les filait à bonne distance.

***

Très effrayée par les cyber-attaques dont elle se sait l’objet depuis son court voyage virtuel, Sophie se perd en conjectures. Que faire pour éloigner, au moins provisoirement, Léo de cette invasion numérique ?
Une chose est sûre : dans la seconde dimension où elle s’est trouvée durant ce laps de temps, elle a eu le sentiment à la fois vague et vif qu’une Présence pouvait l’aider à contrer ces rafales maléfiques tentant de prendre le contrôle de son Moi intime. De lui dérober son âme.
Depuis son portable, elle demanda à parler à Fortin. Le standard lui affirma qu’il n’existait aucun inspecteur de ce nom au commissariat.
Bizarre, bizarre !    

Chapitre 11 par Danielle Vioux

Eléonore quitte la cabine et fonce retrouver Emma et Nell en suivant les indications de l’homme ressurgit du passé. Valerio, c’est ainsi qu’il s’appelait autrefois. Valerio del Amato. Avait-il changé de nom ? Il disait avoir changé de but. D’idéal. Eléonore décida de le croire. D’oublier le passé malgré la douleur. De faire ce qu’il lui demandait. Mais avant tout, mettre les filles à l’abri.
–Prenez le train à la gare du sud, allez chez Mamie. Je vous y rejoindrai quand tout ça... quand tout ça sera réglé.
-Mais on n’a même pas un sac avec nous, toutes nos affaires sont à la maison.
-C’est  vous que je veux mettre à l’abri. Pas vos affaires.
Elle les serre fort dans ses bras, les filles s’éloignent dans un vieux bus fatigué. Elle appelle Valerio d’une autre cabine. Quel monde étrange où les vieux bus côtoient des moyens de transport sophistiqués, où l’on a gardé des cabines publiques alors que les gadgets électroniques sont si élaborés qu’on les implante même à l’intérieur de l’humain, où la richesse côtoie la misère… et où les mêmes émotions ont cours, depuis toujours…
-Venez. Viens. Elle nous attend.
Eléonore est prête à tout. Mais tout de même, la surprise est grande   quand on la présente  à « la leader du mouvement » des rebelles, et qu’elle reconnaît une présentatrice célèbre, souriante, blonde et douce, que l’on jurerait inoffensive si ce n’était…son regard sans doute. Fini le regard consensuel. Elle regarde Eléonore. Déterminée.
-On me dit que vous êtes la seule personne qui peut nous aider. Nous avons peu de temps. Je vous écoute.

***

Dans la vieille gare du sud, Karim et François, vêtus de couleurs neutres et portant de vieux sacs de marin , bousculent sans le vouloir Nell et sa sœur Emma. Emma éclate en sanglots et Karim s’arrête pour s’excuser, mais c’est le regard de Nell qui le croise et lui fait dire quelque chose qu’il n’avait pas prévu, pas préparé.
-Voulez-vous voyager avec nous ?
La grand-mère n’habite pas très loin du mont Lozère. Nell a envie de suivre Karim et celui qu’elle pense être son grand-père. Ce sera bien pour Emma aussi.
Ils trouvent tous les quatre une place dans un compartiment vide. Là aussi pas de demi-mesure, comme si les trains n’obéissaient plus à une quelconque logique. Déserts ou archi pleins. Des exodes absurdes, des populations retenues, regroupées ; et au milieu de ce tourbillon sans signification apparente, des espaces de liberté inattendus.
Personne n’a arrêté Karim et François. Mais Karim reste vigilant. À quatre, ils ne correspondent plus au signalement éventuel. C’est déjà ça.
François s’endort tandis que le train s’ébranle vers le sud. Il rêve et parle à voix haute.
-Michel…
Karim explique
-Michel c’était son frère, un enfant adopté. Il était brillant, très intelligent. Savant et mathématicien de génie.Il a disparu… enfin, disparu… Disons qu’il a grandi et qu’il a… choisi son camp. Chez les puissants. Choisi l’argent.
François marmonne
-Michel… le jeu…
***
Le jeu, Léo ne l’a pas quitté. Sophie l’observe, inquiète. C’est comme si peu à peu c’étaient les pièces du jeu qui cherchaient les doigts de Léo et non l’inverse.  Comme si le jeu s’animait, créait des formes avec un sens caché. Comme si ces géométries essayaient de dire quelque chose…
Le téléphone sonne
-Je m’appelle Valério. Je vous ai aidé dans la rue, à ramasser les pièces du jeu de votre fils. Il faut que je vous voie. C’est urgent.
-Comment avez-vous mon numéro ? Pourquoi devrais-je vous faire confiance ?
Léo déclare
-Quand je serai grand, je veux être savant et gagner beaucoup d’argent.
Alors Sophie pense aux écrans, à la coupole, à ses absences, à ce monde où elle essaie tant bien que mal de résister, de protéger son fils, et elle dit :
-D’accord. Venez. Je vous attends.

CHAPITRE 12  par Pierre Gaulon

Un désert aride, des dunes parcourues de vents brûlants et portant en eux la marque de ce que les habitants de la coupole ont baptisé les " trois accidents ", quand bien même la majorité des gens se doutent que le terme "accident" est un euphémisme. " Attaques nucléaires" serait plus proche de la réalité. Mais personne ne se risque à énoncer cette triste réalité. Comme un superstitieux ne prononce le nom du diable de peur de la voir se matérialiser, jamais un coupolien n'évoquera le nucléaire.
Au milieu de congères de sable irradiées, le bunker géant de ce qui fut jadis un département entier, surnommé la coupole en raison de sa forme semblable à une tasse surmontée d'un couvercle. Bâtie sur le modèle de la coupole d'Herfaut, version géante. Le haut du dôme, recouvert d'un plexiglas à l'épreuve du temps et des radiations, laisse passer la lumière du soleil, mais les murs sont hermétiques et personne n'a le droit, ni ne veut voir ce qui se cache au-delà de ces cloisons de bétons anti-radiations.
Au centre de la ville fortifiée, un train court le long des rails, de sa cadence régulière. Le tchak tchak des roues résonne tristement dans la cabine où Emma et sa sœur ont trouvé place.
— Où allez-vous? demande Karim avec un grand sourire.
Il sait qu'apprendre le maximum d'informations peut le sauver. Dans le cas d'un éventuel contrôle, ils auront l'air d'une famille en voyage. Le grand-père atteint d'Alzheimer, le père et ses enfants. Mais tout s'écroulera s'il ne parvient pas à s’approcher des deux filles. Nell est réticente. Les derniers évènements l'ont fait mûrir plus rapidement que dix ans de vie ordinaire et elle a bien conscience du danger qui plane au-dessus de leur tête. Mais Emma est encore innocente et pure. Avant même que sa sœur n'ait pu lui lancer un regard, elle répond.
— Au mont Lozère, chez mamie.
Karim hoche la tête. Il connaît le " mont Lozère ", baptisé ainsi en hommage à la hauteur qui y régnait avant le premier... "accident". Le coin le plus paumé de la coupole, idéal pour se planquer quelque temps. La voix de Nell le sort de ses pensées.
— Qu'est-ce qu'il a ?
Karim ne comprend pas tout de suite de quoi parle la jeune fille et suit le doigt tendu en direction de François.
— Oh ! François ! Disons qu’il n’est… plus…
Il hésite un instant sur le terme à employer.
— …plus… ici, mais qu’il voyage dans un monde à l’intérieur de sa tête.
L’intervention de Nell le pétrifie.
— C’est un gardien de l’ancien ?
Karim fixe ses prunelles sur la jeune fille. Un courant glacé lui remonte le long de sa colonne vertébrale.
Comment peut-elle connaître cette information censée être secret défense ?

CHAPITRE 13  par Betty Séré de Rivières

— Chut ! Veux-tu parler plus doucement s’il te plait ?
Karim se méfie. Même seuls tous les quatre dans ce compartiment ils ne sont pas à l’abri.
— Désolée… Alors oui ou non ? Il l’est ou ne l’est pas ?
Karim est désarmé par l’insistance de la gamine.
— Oui, dis-nous ! surenchérit Emma.
— Taisez-vous ! Ce n’est ni le lieu ni le moment…
La réponse de Karim claque avec tant de fermeté qu’aucune des deux filles n’ose rebondir dessus. Craignant cependant de les avoir effrayées, il se radoucit, se rappelant qu’il avait besoin d’elles ! Les sœurs étaient sans doute leur meilleure garantie pour arriver à bon port sans être arrêtées.
— Écoutez-moi attentivement : il semblerait que nous sommes en partance pour la même destination et je ne parle pas que du lieu géographique. Je crois que nous avons des choses à nous dire. Je répondrai à votre question et vous aux miennes ok ? Mais pour le moment et jusqu’à notre descente de ce train, soyons le plus discrets possible. Et si l’on venait à nous interroger, nous sommes une famille et nous allons retrouver votre grand-mère ainsi que votre mère. OK ? Un sourire pour un oui…
Les lèvres d’Emma s’étirent avant celles de Nell, un peu plus suspicieuse. Pourquoi cet homme redoute-t-il les autorités ? Mais a-t-elle d’autre choix que celui de lui faire confiance ? Malgré tout, elle se sent en sécurité avec lui. C’est donc un sourire spontané qu’elle lui adresse à son tour.
Karim respire. Une menace en moins… Reste plus qu’à surveiller François qui à tout moment peut faire échouer le « plan » en les faisant repérer involontairement.
Karim, las, ferme les yeux quelques secondes et se souvient de la voix de la femme. « Vous êtes bien K… ? Vous êtes en danger, vous et la personne dont vous avez la garde. Fuyez sans tarder. »
Fuir… Oui… Et avec cette heureuse rencontre ça devenait plus facile : la gamine connaissait le secret, et ça ce n’était pas le fruit du hasard, ils devaient se rencontrer…
Ensemble, fuir et se mettre à l’abri.

Sans savoir qu’il est déjà trop tard, qu’un homme les file depuis le début et les a vus rencontrer Nell et Emma. Que cet homme représente leur seul danger immédiat. Installé au compartiment d’à côté… Se préparant à intervenir.
Sans savoir non plus que son destin est intimement lié à celui des sœurs, et cela depuis le commencement de sa mission.
La cadence du train ralentit. Une voix synthétique annonce : « Gare centrale dix minutes d’arrêt » Sorti de sa torpeur, Karim sursaute et son inquiétude retombe dès lors qu’il voit que rien n’a changé : tout le monde est là. François dort profondément et les filles jouent à inventer une histoire, chacune à leur tour devant continuer la phrase de l’autre.
Il sort dans le couloir, referme la porte de leur compartiment et se met à la fenêtre.
L’air est étouffant à l’intérieur de ce train. Karim ne se sent pas très bien, le corps tout à coup parcouru de frissons. Que lui arrive-t-il ? Il tente de se raisonner. De chasser son angoisse grandissante…Une femme attire soudain son attention, d’une trentaine d’années, accompagnée d’un petit garçon. Sa démarche est particulièrement saccadée, et malgré la distance qui les sépare, Karim perçoit la profonde détresse de cette inconnue.
Elle se dirige vers leur wagon. Son regard laisse deviner ce que Karim pressentait : cette femme est terrifiée !
Prenant à présent l’enfant dans ses bras, la femme monte dans le train. Karim se penche pour voir de quel côté ils vont. Vers eux… Sans comprendre pourquoi ni comment, laissant son intuition lui dicter sa conduite, il va à leur rencontre.
— Je vous prie d’excuser mon indélicatesse, mais je vous ai vue de loin et vous semblez si…perdue… Tout va bien ?
La femme le fixe sans pour autant vraiment le voir. Sans lui répondre, elle fait mine de vouloir poursuivre son chemin. Mais son petit garçon en a décidé autrement :
— Non tout ne va pas bien ! Maman est devenue bizarre depuis que  le monsieur est venu à la maison.
— Quel monsieur mon petit ? Il vous a fait du mal ?
— Non. Il a parlé avec maman et puis elle s’est mise à pleurer. J’ai entendu son nom : Valério. Il l’a un peu secouée, elle s’est calmée et puis nous sommes partis, en laissant mon jeu. Je n’ai plus que cette pièce, lui répond-il en la lui montrant.
— Comment t’appelles-tu bonhomme ?
— Léo.
— Viens Léo, je vais te présenter Emma et Nell, je suis sûr que vous allez bien vous entendre.
La mère de l’enfant ne parle toujours pas. Elle est comme prostrée…
Karim la prend doucement par le bras et l’invite à rejoindre leur compartiment. Elle ne résiste pas sous la légère pression de la main de Karim et se laisse emmener.
François s’est réveillé, il discute avec les filles, il leur parle de Michel…
Les trois se retournent vers les nouveaux venus et avant même que Karim n’ait pu dire quoi que ce soit, le cri de désespoir que pousse le vieil homme les saisit tous de stupeur…

CHAPITRE 14  par Laurence Op

François se tient la tête à deux mains comme si elle allait exploser. Karim, tout en se décalant légèrement pour faire avancer la jeune femme et son fils dans le compartiment, tente de le raisonner et de le calmer.
— François, ce n’est rien, ce n’est qu’une maman avec son petit garçon.
Les paroles rassurantes de Karim restent vaines et le vieil homme, si plus un son ne sort de sa bouche, devient livide et c’est Nell qui se met à son tour à crier. Léo ne comprend rien à ce qui se passe et se retourne, implorant, vers sa mère. Mais celle-ci éreintée, s’écroule sur la banquette.
Emma et  Karim se retournent vers l’entrée et comprennent aussitôt que ce n’est pas de Sophie et encore moins de Léo que Nell et le vieil homme ont eu peur, mais de l’homme barrant totalement l’entrée du compartiment.
Cinq minutes de silence et de mutisme général passent avant que l’un des passagers ne puisse réagir. C’est Emma qui, la première, reprend ses esprits alors que tous restent muets et inertes devant cet homme qui apparemment n’est un inconnu pour personne. Elle se tourne vers Karim, espérant de l’aide, mais ce n’est ni la stature impressionnante de Valerio ni sa tenue vestimentaire sortit tout droit d’un thriller, c’est son regard glacial et hypnotique qui empêche Karim de bouger, comme si son corps entier ne lui répondait plus ! Emma tente alors de s’adresser à l’intrus, qui ne lui en laisse pas le temps.
— Je vois que vous êtes, presque, tous là. C’est parfait, asseyez-vous !
Emma et Nell s’installent l’une à côté de l’autre, Sophie se redresse péniblement et se serre contre François puis prend Léo sur ses genoux, quand à Karim à qui les jambes ne répondent toujours pas, il reste debout. Valerio monte à peine le ton et répète, tout en poussant légèrement de l’index le jeune homme.
— J’ai dit, assis !
— Où est ma mère ?
Valerio esquisse un sourire en regardant Emma,
— Tu es aussi courageuse qu’elle !
Emma se lève d’un bond et se place devant l’homme qui fait presque le double de sa taille, puis se met à crier en articulant clairement,
— Où est-elle ?
— Elle va bien, ne t’inquiète pas ! Je ne peux pas te donner sa position exacte, je n’en ai pas le droit, mais ce que je peux dire, c’est qu’elle est en mission.
Puis après avoir fait circuler et posé son regard sur chacun des passagers,
— Elle travaille pour vous, vous tous !
— Ce n’est pas possible, dit Nell qui recouvre peu à peu ses facultés, vous êtes notre ennemi ! Je vous ai vu avec votre arme, penché au-dessus d’elle. Ma mère avait eu très peur en vous reconnaissant, elle ne peut pas travailler pour vous !
— Rien n’est tout blanc, rien n’est tout noir. Tu comprendras avec le temps, avec l’âge, que la vie et les sentiments des gens ne peuvent être disposés dans des cases comme sur un plateau de jeu.
François est reparti dans ses songes, mais tous les autres passagers se jaugent du regard. Qu’ont-ils en commun ? Sont-ils tous les pions d’un jeu ?
Karim, curieux sortit lui aussi de sa torpeur reprend courage,
— Alors vous allez nous expliquer ce que vous faites là, et ce que vous nous voulez ?
— Pas tout de suite, il faudra être patients et attendre d’être arrivés à destination. La maison de votre grand-mère, les filles, est protégée. Aucune onde n’y rentrera, nous pourrons discuter plus librement. Mais en attendant, soyez discrets et prudents, si je me suis rapproché de la lumière, d’autres ont fait l’inverse, et ce train n’est pas sûr !

Chapitre 15 par Jean-Baptiste Pratt

Eléonore marche d’un pas rapide sur la rue de Médicis. Elle vient de passer devant l’ancien Sénat, lieu où un projet de loi portant sur ses découvertes avait été présenté trente ans plus tôt. Ce texte avait été la première pierre menant au contrôle des masses, mais elle s’efforçait de ne pas penser à toutes ces choses, son contrôle sur sa puce n’était pas infaillible et elle ne devait pas éveiller les soupçons.
Elle entra dans les Jardins du Luxembourg par l’entrée à la jonction de la rue de Médicis et du boulevard Saint-Michel, marchant dans l’allée souillée. La pénombre environnante, à peine repoussée par quelques lampadaires clignotants et branlants, était synonyme de danger. Des bandes pouvaient l’agresser assez facilement, mais c’était aussi un moment où les forces de l’ordre limitaient leurs patrouilles par peur des échauffourées. Le travail de contrôle était confié aux puces, les policiers se contentaient de parader pour impressionner les foules. Elle accéléra le rythme, éclairant le sol d’une faible lampe de poche, cherchant la bouche d’accès au laboratoire des rebelles. Cent mètres plus loin, elle repéra le symbole en forme d’étoile discrètement gravé au coin d’une plaque en bronze et s’abaissa pour la retirer. Elle s’immisça à l’intérieur du boyau et repositionna la plaque sans plus attendre. Elle dut alors descendre une échelle qui l’emmena face à une porte en métal munie d’un scanner rétinien. Elle posa son menton sur la machine et la porte coulissa instantanément. À partir de là, personne ne lui avait dit à quoi s’attendre en dehors d’un vague centre de recherche.
Le centre s’étalait sur deux-cents mètres de galeries souterraines. Des parois blanches inondaient l’espace de lumière et des dizaines de chercheurs s’affairaient sur des stations holographiques, Eléonore reconnaissant des simulations relatives à son mémoire final. Son regard s’attarda sur la vue d’ensemble, tout semblait si moderne et les contestataires devaient avoir des moyens financiers puissants et des soutiens à un haut niveau étatique pour opérer en toute tranquillité. Elle fut sortie de ses pensées par l’irruption d’un homme en blouse blanche ayant une cinquantaine d’années.
—    Professeur Strauss, se présenta-t-il. J’ai eu l’honneur de continuer vos recherches suite à votre retrait de la communauté scientifique.
—    Pour le compte de qui ? répliqua-t-elle.
—    Une fédération de personnes qui s’inquiètent pour l’avenir de l’homme dans un système où nos pensées sont contrôlées aussi facilement qu’avec un vocaliseur portatif. Il aura fallu les premières dérives pour que les gens réagissent tout en laissant croire à nos décideurs qu’ils avaient toujours la main.
—    Nos gouvernants ne connaissent pas l’existence de ce laboratoire ?
—    Non, évidemment. Nous avons eu certains soutiens, mais les murs sont bardés de bloqueurs et nous sommes entraînés pour bloquer nos puces, le tout grâce à vos travaux. Vous nous avez permis de continuer à travailler en paix.
Une vague de joie s’empara d’Éléonore à cet instant, disparues l’idée de ses filles en exil, de ce monde qui s’écroule et cette censure qui écrase dans l’indifférence causée par des puces intégrées dans chaque être humain dès sa naissance. Évaporés un court instant par le sentiment que l’espoir d’un monde meilleur existe, bien qu’il y ait un prix à toute chose…
—    Montrez-moi l’état de vos recherches, demanda-t-elle avec une nouvelle assurance.

CHAPITRE 16  par Daniel GLIZE

Malgré le mystère qui plane encore sur la raison profonde qui a poussé Valério del Amato à réunir ces gens hétéroclites en âge, en métier, en motivation et en condition de vie, chacun a ressenti une certaine adhésion au nouveau projet qui semble se dessiner et accepte au fond de soi cette situation incertaine où ils se trouvent. Mais, ils n'ont pas vraiment le choix. C'est lui qui a organisé leur voyage jusque-là. Ils ne peuvent que lui faire confiance, car s'il avait été du côté des autorités dirigeantes, ils auraient été arrêtés au moment où il a fait irruption dans le compartiment en surprenant tout le monde. Le fait de retrouver François, l'évadé politique dangereux et son gardien acolyte aurait suffi à remplir sa mission avec brio, s'il avait été un agent d'état. Ils n'ont pas été arrêtés, alors qu'est-ce qu'ils risquent ?... Le groupe réuni dans le même compartiment du train décide, pour échapper à la surveillance possible de se scinder en deux familles en voyage, un couple avec enfant, Valério, Sophie et Léo, et un quatuor de presque trois générations pouvant passer pour un grand-père avec ses deux petites filles et un ami. La décision fut prise sous l'impulsion de Valério encore, de finir le voyage dans deux compartiments distincts et de se retrouver chez la mamie des petites filles en empruntant deux chemins différents au cas où on les suivrait, chaque groupe mémorisant le parcours à effectuer sans avoir à demander son chemin à quiconque, Nell et Valério étant respectivement le guide du quatuor et du trio.
Leur stratégie fonctionna parfaitement, les deux groupes arrivèrent avec dix minutes d'écart chez la mamie qui les attendait de pied ferme. Chacun se sentit rassurer par le fait que la grand-mère était au courant de leur venue. Un soulagement profond se glissa en chacun, un apaisement s'en suivit, un air de véracité parfumait la maison, voire leur cerveau : tout avait été calculé avec minutie. La confiance en l'homme au chapeau faisait son chemin. La tension accumulée pendant tout le voyage céda aux paroles douces et rassurantes de la matriarche, un sourire se dessina même sur les lèvres de tous les adultes quand Nell, retrouvant instantanément l'esprit taquin de son âge, au contact de sa grand-mère l'interpella par un : « Comment va ma Mamie Blue depuis notre dernière visite » ?
La grand-mère se sentit obliger d'expliquer le sobriquet que Nell lui avait affublé, non pour la couleur favorite qu'elle préférait certes en se vêtissant souvent d'habits azuréens, mais pour ce refrain d'une chanteuse des années 80, une dénommée Nicoletta qu'elle fredonnait quelquefois, amoureuse absolue de musique de blues. Nell s'en moquait à chaque fois qu'elle attaquait cet air.

Comme pour recentrer le sujet de leur regroupement et grâce à l'ambiance détendue qui commençait à régner, la mamie Blue surprit ses invités en se laissant aller à une confidence nouvelle pour ses petites filles, prémices à la révélation du mystère qu'ils attendaient tous de savoir. Elle révéla dans un silence religieux que cet air, en fait, est pour elle un catalyseur, un bien-être d'espoir, une mélodie pour se souvenir de son passé heureux et de notre monde coloré. Elle était en train d'écouter ce refrain quand on lui annonça la première catastrophe nucléaire qui venait de se produire. Le monde s'est mis à perdre de son éclat, à s'uniformiser dans un ton brunâtre, puis grisâtre. Les couleurs perdaient de leur vie, la vie perdait ses couleurs. Le vert tendre des arbres au printemps, l'ondulation des près herbeux par une petite brise matinale, le rouge flamboyant des coquelicots printaniers, les tâches des fraises des bois épinglées le long des chemins montagneux, les couleurs unies ou mélangées de ses roses mauves, jaunes, saumons, rouge, rose de son jardin, c'est tout ça qu'elle remettait en images dans le fredonnement de sa mélodie.

Elle parla ainsi sans tabou de la vie d'avant, des évènements dont le moindre mot ne pouvait être prononcé sous peine d'arrestation. Elle prenait la parole comme un messager d'histoire qui revit les évènements en les disant. Ses yeux rougissaient et s'humidifiaient jusqu'aux larmes en décrivant les trois cataclysmes nucléaires qui s'étaient abattus et avaient ravagé sur notre monde. Ses yeux s'illuminaient et pétillaient de joie quand elle leur disait que sa mélodie de Mamie Blue lui faisait revivre en images, dans sa tête, les couleurs du monde qu'elle avait connu et que seul François, par l'âge respecta qu'il avait aussi comme elle, pouvait avoir connu. Elle se rendit compte qu'elle mettait mal à l'aise ses invités dans la mesure où ils n'avaient pas eu son vécu. Ils ne pouvaient pas la comprendre. Elle les berçait de ses mots harmonieux quand elle était dans la beauté de son monde. Elle mettait sans le vouloir l'assistance dans une rêverie agréable, mais sans images, dans une attente de partage de ce monde merveilleux qu'ils n'avaient pas vu, en attente de couleurs qu'ils auraient aimé partager aussi, en attente de nostalgie qu'ils n'avaient pas. Elle vit cette attente dans leurs yeux et dans leurs attitudes.

Elle se leva lentement pour ne pas troubler la magie du temps mis en suspension, se dirigea vers le buffet de la salle à manger, décrocha le tableau qui était suspendu au-dessus, tourna d'un tour complet le crochet qui servait à le suspendre, et à l'étonnement général, une porte secrète s'ouvrit et se détacha des lignes quadrillées de la tapisserie murale. Un coffre fort apparut où la combinaison des mollettes effectuées dans un cliquetis amplifié par le silence de plomb dans la pièce, libéra la porte blindée qui s'ouvrit pour laisser à la vue un compartiment rempli de cassettes et d'un boîtier noir longitudinal. Elle s'en empara pour les déposer devant son écran de télévision. Après un petit moment de manipulation de fil électrique, de l'emboîtement d'une première cassette VHS dans ce qu'on sut être un ancien magnétoscope, le téléviseur s'alluma, laissant sans voix les plus jeunes invités : tous les mots exprimés par la grand-mère sur son monde « d'avant », notre monde ancien, se déroulaient en images percutantes pour eux. Ils découvraient la vie qu'ils auraient pu avoir si les hommes avaient été plus « raisonnables » pour la subsistance de leur race et de la nature. Les sentiments se mêlaient dans leurs têtes comme une tornade spontanée peut envahir une région en laissant tout à la fois un goût de soulagement et de sérénité en épargnant un coin de beauté, et de colère et de désolation en détruisant un autre endroit splendide. Elle était en train de révéler l'interdit à ces yeux ébahis, mais il était temps de réagir. Le mutisme fut interrompu par François dont le visage était rempli de compassion et de larmes.                        

CHAPITRE 17  par Danielle Vioux

Vers le soir, après avoir pris un peu de repos,  ils se réunirent tous dans la grande pièce. Nell, Emma, Karim et François, Sophie et Léo, Mamie Blue et Valerio. Et, à la grande surprise des deux sœurs, Liam, Yazid, Chang, Refka, Samuel et Clara, ainsi qu’une bonne vingtaine  d’inconnus d’âges divers, qui semblait-il avaient tous déjà rencontré Valerio. Il est temps, leur avait dit celui-ci, de recoller tous les morceaux  pour avoir une image d’ensemble.

A  l’extérieur, comme l’avait expliqué l’aïeule,  le désert vitrifié, l’air empoisonné pour longtemps encore. Sous le dôme, le seul monde connu pour  les jeunes générations, la tentative de garder vivants assez d’humains pour que leurs arrière-arrière-petits -enfants puissent envisager un jour de sortir. Un univers fabriqué, illusoire, à l’image du passé, mais contenu sous l’espace restreint de la coupole. Un pays sous cloche. Et dans ce pays, un pouvoir de plus en plus contraignant, autoritaire, surveillant tout et tous dans une paranoïa grandissante pour protéger la sécurité et les acquis d’une minorité.

 On y distrayait les jeunes par des avatars et des paillettes, et la plupart s’en contentaient. Mais certains, comme les amis de Nell, avaient commencé à mener leur propre réflexion, et à chercher ce qu’ils pourraient faire d’utile pour que leur avenir soit moins sombre, moins contraint. Encore ne savaient-ils pas tout.

Quant aux adultes qui auraient pu se révolter aussi, leur énergie était absorbée par la simple nécessité de gagner chichement  leur vie et leur temps de repos distrait par des avatars et des paillettes à leur mesure. Seuls les plus vieux, qui avaient connu le passé  et assisté impuissants aux trois catastrophes et à l’évolution du pouvoir sous le dôme, tentaient de poser et de se poser des questions, mais on les qualifiait de séniles et on les faisait taire à coup de cachets. Rares étaient ceux qui comme Mamie Blue avaient réussi à échapper aux autorités et à demeurer dans un coin de forêt  encore protégé par des routes précaires.

***

Pendant ce temps, Eléonore et le professeur Straus travaillaient sans relâche. De temps à autre, ils dormaient un peu, quelques heures seulement. Il s’agissait de relier en une sorte de réseau impalpable, intraçable, suffisamment d’informations pour que cette toile parallèle réunisse tous ceux qui un jour où l’autre avaient envisagé un autre monde sous le dôme, tous ceux qui se disaient que le dôme aurait pu être une chance de recommencer différemment , avec plus de justice et moins de peur. 

***

Le vieux François semblait différent, plus éveillé, au fur et à mesure que l’effet des médicaments qu’on l’avait si longtemps obligé à prendre s’estompaient. Il s’était mis lui aussi à raconter le passé, à leur dire que de tous temps des hommes avaient lutté, avaient gardé l’espoir. Il leur parla aussi de Michel, son frère si doué, qui avait choisi l’autre camp. Michel avait conçu des jouets si interactifs qu’ils semblaient doués d’une vie propre, et le jeu de Léo en était un exemple. Michel avait largement contribué à donner au pouvoir en place les outils de la surveillance de chaque instant qu’ils exerçaient sur les habitants du dôme. Mais plus important encore, pour parer à tous les risques qu’il pressentait au fur et à mesure que s’emballait la machine et que le monde sacrifiait au profit et aux conflits toute prudence et toute vision à long terme,  à la demande de quelques puissants, Michel avait conçu le dôme. Les dômes.

***

Il y avait donc plusieurs dômes ? Où ? Avec quels habitants ? Comment les rejoindre ? Comment tous ces dômes étaient-ils organisés ? Connaissaient-ils l’existence de ce dôme ci ? Les dirigeants du dôme qui avait été leur univers connaissaient ils la vérité, la leur avaient il cachée ? Les questions fusaient de toutes parts et François et Valerio tentaient d’y répondre pour les aspects techniques, avec l’aide de mamie Blue qui était une conteuse hors pair et complétait leurs explications parfois austères par des récits qui semblaient rendre simple à comprendre l’histoire, la science, l’économie et la politique de ce siècle tragique et fou.

Ils avaient faim. Certains sortaient déjà de leurs sacs des doses de repas séché, mais  Mamie Blue les arrêta d’un geste. Elle avait mieux à proposer ! On cuisina des galettes et des légumes, on but même du vin que la  cave de la grand-mère avait caché et protégé. Plus rude sans doute que  le vin qu’on trouvait dans les magasins  de luxe,  mais bien meilleur que  la poudre de vin  reconstitué  réservée  à la majorité de la population. Sophie avait le sentiment de découvrir un monde nouveau. Elle serrait son petit Léo dans ses bras et  rêvait à des portes ouvertes sur des jardins comme en avait parlé Mamie Blue. Emma s’était endormie la tête sur les genoux de sa sœur Nell qui ne quittait pas des yeux Karim. Les amis de Nell retrouvés ici semblaient comme apaisés, mûris, dans l’attente enfin de quelque chose à faire pour respirer mieux.

***

Le soleil se levait, un faux soleil aux couleurs dorées  plus vrai que l’ancien. Les humains réfugiés ensemble dans la maison de la forêt  avaient beaucoup parlé et peu dormi. Mais ce matin-là avait  quelque chose de nouveau, ce sentiment que quelque chose commençait. La vieille  impression que leur vie leur échappait, qu’elle était comme une mauvaise série sur les écrans, aux rôles écrits d’avance, avait disparu. L’avenir était incertain, précaire, mais il leur semblait qu’ils pourraient y jouer un rôle actif, éveillé. Rien n’était résolu et tout restait à faire. Cependant un fil d’espoir les unissait, sans qu’ils sachent exactement comment ils en tisseraient leur avenir.

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Fin ?